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Débit de polisson

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Héraut Wylan:
4e décade de printemps 1485 —Au Petit Creux

Deux jours plus tard, Wylan arriva en début d'après-midi à l'endroit de son "rendez-vous". Et en effet, il ne lui avait pas été difficile de trouver le lieu indiqué par Jehanne. Et il avait bien ri en découvrant qu'il s'agissait de l'endroit tenu par sa famille.

Devant son armoire, il avait longuement hésité. Uniforme ou habit civil? Wylan détestait la tenue des Hérauts. Malgré sa coupe irréprochable, il se sentait déguisé quand il la portait. Mais cela aurait été un moyen facile de rassurer Jehanne tout en s'attirant les bonnes grâces de sa famille. Il aurait pu enfiler la tenue qu'il portait habituellement avec Isibeal, un ensemble bien taillé, dans les tons gris foncé, avec une chemise de fine toile blanche. La tenue d'un bourgeois fortuné, ou d'un petit noble. Mais il craignait d'avoir l'air déplacé dans un endroit aussi familial. Finalement, il avait opté pour ses vêtements habituels. Il avait simplement veillé à ce que sa chemise soit propre et son haut-de-chausse exempt de trous. Il espérait qu'arriver à dos de Compagnon suffirait à se mettre la famille de sa belle dans la poche. Ou en tout cas à éviter qu'on le mette dehors comme un malpropre.

À peine arrivé, il commanda une bière au comptoir et chercha Jehanne des yeux. Il ne la vit pas, mais il ne doutait pas qu'elle soit là. Elle devait se trouver dans la cuisine, la réserve, ou n'importe où dans les environs.

Il s'installa à une table au milieu de la pièce, ce qui était totalement contraire à ses habitudes. De par son métier, son instinct, il choisissait habituellement une place hors de vue, ou proche de la sortie arrière. Mais il n'avait rien à cacher, et vu que Jehanne avait décidé de l'inviter sur son terrain à elle, il allait jouer selon ses règles.

Il avait longuement repensé à la réaction de la jeune femme, deux jours plus tôt. Il était maintenant persuadé qu'elle avait fui non pas parce qu'elle ne l'appréciait pas, mais au contraire, parce qu'elle avait réalisé qu'elle avait trop apprécié qu'il la touche. Kyra soutenait qu'il prenait ses désirs pour des réalités, mais la jument était toujours la première pour se moquer de lui.

En fait, il avait envie de voir jusqu'où il pourrait aller. D'une certaine manière, il cherchait à se prendre une baffe. Le jeu serait alors fini et il pourrait retourner à sa vie. Et si la baffe n'arrivait jamais, eh bien, il improviserait.

Spoiler: montrerKyra, elle, espérait que la baffe viendrait vite. Elle connaissait son Héraut. Et elle craignait qu'il ne s'implique trop. Il accordait déjà trop d'importance à ce qui n'avait été qu'un bref contact. C'était mauvais signe. Ce genre de petits jeux, cette avancée prudente vers l'autre, il ne s'y était adonné qu'avec une seule femme jusque là. Et cette femme était maintenant morte, emportant avec elle l'unique preuve que Wylan pouvait aimer. Kyra n'avait pas envie qu'il retombe amoureux, car elle n'avait pas envie qu'il souffre.

Enfin, il vit Jehanne. Il ne lui fit pas signe, il se contenta de l'observer de loin. Avait-elle parlé de sa venue? Son frère allait-il la prévenir de son arrivée?

Jehanne:
La "discussion" de Jehanne et Wylan, pour courte qu'elle ai été, créa pas mal de remous au poste. "Le héraut du lieutenant" est désormais le petit nom sur toutes les lèvres.  Ses hommes ont beau se gausser de l'histoire elle est prête à parier qu'ils n'y croient pas vraiment. La jeune femme a trop souvent rejeté les demandent diverses pour penser qu'elle peut être attirée par un uniforme, fut-il blanc. Jehanne elle-même en vient parfois a se demander ce qu'elle a put trouver au bonhomme alors même qu'elle peine à se souvenir de ses traits. Elle est certaine que ses yeux sont gris. Mais il lui semble parfois qu'ils sont bleus. Une femme amoureuse est capable de se rappeller de son amoureux quand même ! C'est un signe. Elle a juste eu une montée de désir, normal pour une femme de son âge. Voilà. Et Wylan et elle en rigolerons quand ils se reverrons. Tels deux amis et puis c'est tout.

N’empêche elle a bien fait de ne pas l'inviter à revenir au poste de garde.

Comme souvent lorsqu'elle est de repos, Jehanne en profite pour venir aider au bistro. Elle n'a de toute manière que peu d'activité en dehors de son boulot. Et trouver des sourires au lieu des sales gueules habituelles est reposant. Elle n'a absolument pas eu besoin de tergiverser devant son armoire ce matin-là pour se vêtir. Une solide robe de tous les jours en toile simple et de couleur oscillant entre le brun et le beige. Accompagné d'un bracelet et d'un collier de perles de bois peints. Sans compter le tablier marron ceignant sa taille. Et dans sa poche un petit bout de papier si insignifiant.

Jehanne est persuadée qu'il ne viendra pas en blanc. En tout cas s'il souhaite garder plus qu'une relation de travail, il n'a pas intérêt. Et puis à quoi ça rimerait de s'être vanter d'être "le héraut qui n'est pas en blanc", s'il se désavouait ? Elle n'en a pas pour autant prévenu sa famille. Alma n'a rien dit. Elle pense surement que sa fille a été encore trop gentille. Elle a depuis longtemps abandonné l'idée de marier Jehanne et deux autres de ses fils.

Après avoir ramené des plateaux lourds de verres et de bols à la plonge et donné le tout à une Jalna très mécontente - Mais l'adolescente est toujours de mauvaise humeur en ce moment -, elle retourne en salle. Impossible de le manquer. Franchement son esprit aime à lui jouer de drôle de tour parce que maintenant qu'elle l'a sous les yeux elle ne peut douter que c'est lui. Passant les mains dans le dos pour défaire le nœud du tablier la jeune femme se dirige vers le comptoir et l'y dépose.

"je prends le reste de ma journée."

L'annonce fait hausser un sourcil à Caspian avant de lui tirer un sourire chaleureux. Véritable héritage de la famille ce sourire.

Jehanne s'approche de la table du Héraut et s'y assoit. *A oui ils sont bien gris.*

"Bonjour Wylan. Je me demandais si tu oserais entrer dans l'antre de la bête."

Glissant ses pieds sous la chaise elle prend appuie dans la même position que quelques jours plus tôt ; coudes sur la table et mains croisés et cet inévitable petit air doucement amusé. Pour un peu c'est juste comme s'ils continuaient leur discussion. Et Jehanne a besoin d'en savoir plus sur le héraut. Tout en reconnaissant la dangerosité d'un rapprochement. Elle craint autant les élans du corps que ceux du cœur.

Héraut Wylan:
Jehanne remarqua enfin sa présence. Elle enleva son tablier, sans doute pour signaler qu'elle n'était plus en service, et vint le rejoindre.

C'était la première fois qu'il la voyait habillée en robe. Habituellement, elle portait l'uniforme de la garde. C'était perturbant. Il n'était pas certain d'apprécier; il trouvait que les pantalons mettaient mieux en valeur la silhouette de la jeune femme.

Celle-ci s'installa en face de lui et lui lança une remarque qui le fit rire.

« Je ne suis pas certain que ton frère — ou ta mère d'ailleurs — mérite un tel nom. Ils sont sans doute l'un comme l'autre très sympathique.» 

Il adopta, par jeu, une position assez similaire à celle de son interlocutrice : le coude sur la table, la mâchoire en appuis sur trois doigts et un sourire amusé aux lèvres. 

« Je dois avouer que j'ai ri quand j'ai découvert que tu m'avais invité à te rejoindre dans l'auberge familiale. J'imagine que je risque de me faire casser la figure par le patron si j'importune trop la jolie serveuse, c'est ça? En tout cas, tu le féliciteras pour sa bière. Elle est très bonne. Et je sais de quoi je parle. Je viens d'une famille qui vit littéralement de sa capacité à fabriquer de bons alcools. »

Pour appuyer ses dires, il avala une grande gorgée de bière.

« Dis-moi, ma colombe, pourquoi choisir la garde quand tu aurais pu t'associer à ton frère pour reprendre cet endroit? Les journées doivent être plus paisibles. Bon, j'imagine que, par contre, une aussi charmante tenancière que toi recevrait encore plus de déclarations enflammées. »

Il ne fit pas remarquer qu'il était hautement improbable qu'à son âge une aubergiste ne fût par mariée. C'était évident. Les femmes célibataires trentenaires et respectables étaient soit Héraut, soit Barde, soit Guérisseuse, soit garde. Toutes les autres s'étaient dépêchées de se trouver un mari, un amant et de pondre quelques gamins.

« En parlant de déclaration... j'espère ne pas avoir suscité trop de commentaires à la caserne. Si tu veux, je peux faire un démenti public pour dire que mes raisons d'être là étaient strictement professionnelles. Ce serait mentir, évidemment. Mais que ne ferais-je pas pour de si beaux yeux. »

Jehanne:
Et bien, ça commence bien. Ils échangent déjà rires et sourires et ce mélange de complicité et d'intimité teinté d'humour

Bien sur que sa famille est sympathique ! Mais son devoir filial lui demande de lui présenter un tableau qui ferait fuir le prétendant pas sérieux. C'est pas comme ça que ça fonctionne ? Elle répond avec humour.

"Ne fâche pas ma mère quand elle a une cuillère en bois dans la main. Tout héraut que tu sois tu le regretterais."

Le sujet dévie plus sur son frère et elle rit à son tour en imaginant son étonnement.

"Maman m'ayant déjà fait promettre de venir, je ne me suis pas sentie le cœur de revenir dessus. Pas tout à fait sure non plus que tu sois sérieux. Tu devais fuir dans ce cas. Et Caspian est le plus doux des hommes. Je ne sais pas si c'est parce qu'il est l'ainé et qu'il avait des responsabilités envers nous les petits mais il a toujours été plus calme que le reste de la tribu. Il appréciera le compliment. Que vend ta famille ? Ça pourrait l’intéresser si ce n'est pas un produit de luxe."

Et la voilà agent commercial pour son frère ! L'idée la fait pouffer intérieurement. A moins que ce ne soit juste pour le faire parler sur lui et sa famille.

Mais qu'à donc Wylan avec les propositions enflammées ? Elle trouve son insistance là-dessus un peu suspecte. Serait-il jaloux de ces hommes ? Ou est-ce juste une façon de... chatouiller sa sensibilité par un compliment détourné.

"Je me ferrais surtout vite une réputation d'utilisatrice de gourdin sur les importuns et ça c'est mauvais pour les affaires. Quand à devenir soldat. Et bien. En partie pour faire comme mes frères qui ont eux-même suivit les traces de mon père. Il a été soldat un temps lui aussi. En partie parce qu'adolescente je ne supportais plus cet endroit. Un peu comme ma nièce en ce moment. Et puis. Et puis à une époque je voulais œuvrer pour la justice sous la bannière des Hérauts. Il se trouve que cela ne s'est jamais concrétisé. J'ai choisis ce qui s'en rapprochait le plus. Et d'autant plus ravie de me retrouver à la porte de l'Exil. J'y ai grandis. Et je dois avoir coffré la moitié de mes amis d'alors."

Jehanne aurait rit d'être traitée de "femme respectable". C'était là l'avis d'un Héraut. Il en allait tout autrement face à une partie de la population n'aimant pas voir une femme armée.

"Oh ! Par les dieux ! Abstiens toi surtout. Ils se demanderaient pourquoi tu tiens tant à faire ce démentit. Et ils en concluraient que c'est tout sauf professionnel." Elle pointa un doigt accusateur vers Wylan. "A moins que ce ne soit justement ton intention vilain. Me faire tomber de mon piédestal devant mes hommes. Je te pensais plus fin diplomate que cela."

Il vaut mieux changer de conversation. Obliger le héraut à se dévoiler.

"Que produit ta famille exactement ? A Haven ou ailleurs ? Tu as des frères et des sœurs ? Je parierais que oui. Moi cela n'a surprit personne dans la famille quand je me suis engagée mais toi, quand tu as été élu ?"

Héraut Wylan:
« Un produit de luxe? Non... mais j'imagine que ton frère fabrique lui-même une bonne partie de ce qu'il vend. »

En fait, les alcools Greenfield avaient pris beaucoup de valeur, depuis que quelques malins s'étaient amusés à spéculer dessus. Mais ils s'étaient assuré de toujours fournir à des prix normaux les auberges qui avaient été leurs premières clientes. Le seul produit de luxe qu'ils vendaient était le fameux vin de glace. Même Wylan peinait à s'approvisionner.

Wylan fut touché de l'aveu de la jeune femme. Ce ne devait pas être évident d'avouer à un Héraut qu'on avait rêvé d'être à sa place. Était-elle un peu jalouse? Il ne l'espérait pas. Être un Héraut, c'était sans doute le pire métier du monde. Horaires de fou, salaire misérable, reconnaissance limitée et aucune possibilité d'évolution.

« Je comprends. Il y a beaucoup d'appelés et peu d'élus, chez les Hérauts. Mais tu sais, les Compagnons n'élisent pas forcément toutes les personnes dont le cœur et le tempérament seraient adaptés. Il faut posséder un Don, pour être Élu. Et parfois, aussi, les Compagnons estiment qu'une personne peut faire un aussi bon travail dans la voie qu'elle s'est choisie que parmi les Hérauts. »

Il y avait, espérait-il, plus de gens aptes à devenir Hérauts que d'Élus. Les Compagnons allaient rarement très loin pour trouver leur Élu. À Haven, dans les environs de la ville. Il était plus rare qu'ils s'enfoncent dans les terres. Et à Haven même, sans doute élisaient-ils ceux qui ne pourraient s'en sortir sans eux, ceux qui avaient vraiment besoin d'une présence à leur côté, ou ceux que leur Don pouvait rendre dangereux.

Jehanne estimait sans doute avoir assez parlé d'elle-même, car elle le bombarda soudain de questions. Il caressa un bref instant l'idée de lui répondre évasivement, comme il le faisait souvent. Mais il se sentait d'humeur bavarde. Et il ne considérait pas sa famille comme un sujet particulièrement délicat.

« Ma famille possède un énorme verger. Et avant que ma mère ne se marie avec mon père, le domaine ne vivait que de la vente des récoltes. Comme tu l'imagines, on vivait mal. Les fruits, ça ne rapporte pas grand-chose. Puis, mon père s'est marié à une charmante jeune femme issue d'une lignée de bouilleuses de cru. Elle a très vite vu le potentiel. À côté des fruits, ma famille s'est mise à produire de l'alcool, d'abord à petite échelle. Maintenant, je crois qu'on ne vend plus de fruits... Mon père et mon frère s'occupent du domaine, et mon frère parcourt les routes, surtout à la mauvaise saison, pour vendre nos alcools. Ma mère gère la production, avec mes trois sœurs. Enfin, Kalia, la plus jeune, ne s'en occupe plus tellement de ça. Elle s'investit plutôt dans les affaires de son mari. Quant à la nouvelle génération... je ne saurai dire. Je les vois trop rarement. Ma famille est en train de devenir une véritable tribu... Dire qu'à la génération de mon père, il ne restait plus que lui. »

Il s'était débrouillé, un peu par hasard, pour éviter de révéler qu'il appartenait à une famille noble. Certes pauvre, mais avec un titre et un domaine. Il ne cherchait pas vraiment à le cacher. Mais il réalisait bien que cela ne parlerait pas en sa faveur.

« Quant à mon Élection... » Son sourire se crispa un instant. « Disons qu'elle est arrivée comme une délivrance. Pour moi surtout, mais je crois aussi pour les miens. Ils commençaient à avoir peur de moi. » Ses yeux se perdirent dans le lointain. Avait-il vraiment envie de lui révéler son Don? Elle risquait de prendre peur. Mais s'il le cachait, ce serait pire ensuite. « Avec la puberté, mon Don est apparu. Et c'est un Don... envahissant. Rare. Précieux aussi. Dangereux, sans doute. Tu vois, j'ai réalisé un jour que j'entendais mon frère penser. Il se repassait ses exploits sexuels. Enfin... entendre. On n'entend pas les pensées comme on entend avec les oreilles. Ni même comme on entend quand on parle par l'esprit. C'est beaucoup moins linéaire, moins articulé. Ce sont des images, des mots épars, des sensations. L'Empathie est sans doute ce qui s'en rapproche le plus... Bref, je commençais à devenir fou. Je m'isolais, je redoutais les repas en famille, le moment du coucher, en fait toutes les activités qui laissaient à mon esprit le temps de se brancher sur les pensées des autres. Et là, Kyra est arrivée. Et avec Kyra, j'ai appris comment barricader mon esprit. C'est la première chose qu'elle m'a apprise. Elle n'osait pas me faire entrer dans Haven sans ça. Imagine, un garçon élevé au milieu de nulle part, capable de lire dans les pensées des gens, entouré tout d'un coup de plusieurs milliers de personnes. Il y avait de quoi devenir fou. » Il eut un sourire pour Jehanne. « Mais rassure-toi, la stricte éthique des Hérauts m'interdit d'utiliser ce Don en dehors de mes missions pour le pays. » Pris d'une soudaine et stupide inspiration, il ajouta : « Mais tu dois savoir que je ne peux jamais totalement couper ce Don. Ma tête est en permanence envahie d'un léger bruit de fond, comme le murmure d'une foule entendu de loin. Et... disons que les contacts physiques renforcent encore ma capacité à entendre les pensées de l'autre.» Son cœur battait rapidement. Il ne parlait pas volontiers de cela, et il s'étonnait d'avoir pris l'initiative de le faire. «C'est pour cela, que malgré ce que tu peux penser, je ne suis pas du genre à prendre et à jeter.»

:Je... :
:Tu ? :
:Vingt-huit ans que je partage mon esprit avec toi, et tu parviens encore à me surprendre. Pourquoi lui as-tu raconté tout cela? Elle va flipper, c'est certain. :
:Je ne sais pas. Et si elle flippe, bah tant pis. Cela mettra fin à cette délicieuse et platonique idylle. :

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