Pendant le voyage d’Haven à Bordebure, Dyalwen avait eu dix fois le temps de se féliciter d’avoir incité le Héraut du Roi à prendre des vacances pour le solstice… et dix fois le temps de regretter d’avoir invité deux princes de Rethwellan, habitués des cours royales, dans un petit domaine de campagne. Bordebure lui manquait, avec son petit manoir fortifié, ses champs et ses prairies, ses chevaux et sa famille, mais elle ne faisait pas d’illusion : Alemdar et Jeremahiam allaient probablement le trouver pauvre et ennuyeux. Elle avait pourtant gardé ses doutes pour elle… du moins, autant que possible.
Si on galopait un peu, ça te changerait les idées. Je suis sûre que la Guérisseuse Thalyana validerait.
Bien essayé mais non.
Tisia avait grommelé, frustrée de devoir suivre l’allure des chevaux, mais ses récriminations mentales avaient eu le mérite de changer les idées de son Élue quand celles-ci commençaient à tourner en rond.
L’arrivée à Bordebure n’avait pas été aussi joyeuse qu’espérée mais pas aussi difficile que redoutée. L’Attitré et son frère n’avaient évidemment fait aucune remarque – ils avaient été bien élevés – mais ils n’avaient même pas eu l’air déçu en découvrant le domaine. En revanche, Mère avait été un peu débordée par le nombre et le rang de ses invités. Leurs retrouvailles s’en étaient trouvées un peu ternies, malgré l’enthousiasme de Derlyth, ravie de revoir ses frère et sœur et toute excitée de voir le domaine si animé. Le repas du solstice avait été le plus riche du manoir depuis bien longtemps et il avait fallu attendre quelques jours pour que l’activité retombe… sauf pour Dyalwen qui ne pouvait s’empêcher d’aller inspecter les écuries, les prés et leurs pensionnaires dès les premières heures du jour, au grand dam de Tisia.
Tu es vacances, tu es censée te reposer.
Ça ne te gêne pas que je passe deux heures à te brosser pourtant.
Justement, c’est bien assez d’activité pour des vacances.
Je ne les verrai plus pendant un an, tu peux bien leur céder quelques heures par jour tant qu’on est là.
Un reniflement méprisant répondait invariablement à cette discussion immuable, mais le Compagnon finissait toujours par concéder le point à son Élue, qui passait ensuite le reste de la journée avec elle. Sauf quand Marzanna de Bordebure déplorait son absence à l’intérieur du manoir ou quand elle s’entraînait avec Alemdar. À ne le fréquenter qu’au bureau, au milieu des piles de paperasses, elle en avait oublié que l’Attitré était avant tout un soldat. Et un sacré. L’entraînement avait des allures de jeu mais il la poussait autant dans ses retranchements que les séances avec Méra.
Une ébauche de sourire étira les lèvres de la rouquine au compliment du Héraut du Roi mais ses sourcils froncés trahissaient sa concentration. Compliment ou pas, jeu ou pas, Alemdar ne lui laissait pas le temps de se reposer sur ses lauriers. Elle ignora la feinte qui suivit, mais décida d’en profiter. Gardant son regard fixé sur les bras de l’homme, elle tenta de viser son flanc gauche, légèrement découvert par son mouvement précédent. Méra lui avait enseigné à lire le langage corporel – ou, du moins, l’avait aidée à conscientiser la lecture qu’elle en faisait déjà, habituée aux réactions plus ou moins imprévisibles des équidés – et la direction du regard de son adversaire pour prévenir ses attaques. Elle tentait de retourner cette astuce mais la probabilité que ça fonctionne sur un bretteur aussi accompli que l’Attitré restait très faible.