Rassurée par l’attitude du ménestrel et, surtout, celle de Jehanne, Dyalwen ne se fit pas prier pour suivre la garde et laisser sa cousine à son rendez-vous. Le murmure de la foule la détourna un instant de sa mission de ravitaillement et elle leva les yeux pour voir le début de l’éclipse et l’ombre de la lune commencer à dévorer le soleil. Émerveillée, émue, elle ne retint pas la question qui lui vint et la réponse de Jehanne accentua son sourire – pour elle aussi, c’était une première, donc ! Raison de plus pour se dépêcher d’aller chercher de quoi se désaltérer et revenir admirer le spectacle sous le dais de protection !
La rouquine emboîta donc le pas à la jeune femme, avant de s’immobiliser quand celle-ci lui fit remarquer la proximité de Stefan et Enora.
« Oui, je pense qu’on ne ferait que les déranger, » acquiesça la Grise.
Et voilà, j’en étais sûre ! On ne peut pas compter sur toi, râla la commère blanche dans son esprit.
Tu ne veux pas regarder l’éclipse au lieu de courir après les ragots ?
C’est beaucoup moins drôle…
Néanmoins, malgré les protestations du Compagnon, Dyalwen avait parfaitement conscience de ses émotions, qui faisaient écho aux siennes. La rouquine suivit donc Jehanne vers un coin où elles purent s’asseoir et admirer le spectacle des astres. À peine étaient-elles installées qu’un chant leur parvint, attirant malgré elle l’attention de la jeune fille. Alors que les paroles faisaient naître dans son esprit les images de la danse de Dame Lune et Sieur Soleil, elle comprit qu’il s’agissait de la prestation d’un Barde. Tandis que la véritable lune continuait de grignoter le disque solaire, elle se laissa happer par la chanson et ne revint à la réalité que lorsque celle-ci se termina.
Un instant plus tard, le soleil disparut complètement, plongeant la place dans le noir. Un hoquet échappa à Dyalwen, alors que ses doigts se crispèrent sur le tissu de son pantalon. Toutefois, la chaleur de l’esprit de Tisia autour du sien, la présence de Jehanne et les réactions étonnées des spectateurs aux alentours étouffèrent quasi-instantanément l’étincelle de frayeur qui avait failli se réveiller. Elle ne put cependant retenir un léger soupir lorsqu’un arc lumineux réapparut et sa conversation avec la garde se fit plus légère au fur et à mesure que l’astre solaire redevenait visible et que la lumière estivale retrouvait son éclat normal. Elle était heureuse de faire enfin connaissance avec la collègue de sa cousine, dont les manières franches étaient semblables à celles des Hérauts – et bien plus agréables que les chichis et les ronds de jambe des nobles qu’elle devait fréquenter quand elle accompagnait son frère.