Contrairement à la garde-robe d’Enora, celle de Dyalwen ne contenait que très peu de robes et de jupes. Outre celles qu’elle avait amenées avec elle, quatre ans plus tôt, et qui étaient encore à sa taille, elle n’avait consenti à en acheter que deux pour les cas où elle aurait eu besoin de quelque chose de plus habillé ou de plus neutre que ses uniformes gris. Par exemple si Dubhán, devenu officiellement seigneur de Bordebure à la fin de ses études, lui demandait de l’accompagner dans une de ces soirées nobles auxquelles il ne pouvait pas échapper. En l’occurrence, la sortie proposée par Enora n’avait rien d’une fête guindée, aussi la rouquine s’était-elle contentée de vêtements légers et pratiques : une tunique bleu marine sur un pantalon bleu-gris, avant de rejoindre sa cousine dans ses appartements. Elle eut la surprise d’y trouver la Héraut vêtue d’une jolie robe rouge qu’elle ne lui avait jamais vue et qui ne faisait clairement pas partie de ses habitudes vestimentaires. Et c’était clairement bien dommage !
« Wow, Enora, tu es superbe ! s’exclama la Grise en guise de salutations. Cette robe te va très bien ! »
Elle salua ensuite Jehanne, qu’elle ne connaissait jusque-là que de vue. Elle savait qu’elle était également garde du corps de la Reine et qu’elle travaillait régulièrement avec sa cousine, mais elle n’avait jamais échangé plus de quelques mots avec elle avant ce jour.
« Est-ce que tu fêtes la réunion de la lune et du soleil ou y a-t-il une occasion dont je ne suis pas au courant ? » ajouta-t-elle avec un sourire malicieux.
Les explications fournies par les deux femmes ne firent pas disparaître son sourire, loin de là. Elle avait du mal à comprendre le romantisme dont ses amis et collègues pouvaient faire preuve mais elle ne pouvait pas nier l’existence de leurs sentiments. Les émois et les hésitations d’Enora étaient bien présents et ce n’était pas parce qu’elle n’avait jamais rien éprouvé de tel qu’elle ne pouvait pas encourager et soutenir sa cousine.
Espérons juste qu’elle n’attende pas de conseils de ta part, persifla une mule blanche dans son esprit.
Visiblement, Jehanne remplit très bien cette fonction-là.
C’est sûr qu’elle doit s’y connaître avec un homme comme le sien…
Tisia laissa planer quelques instants de silence, attendant visiblement quelque chose de son Élue.
Tes ragots ne m’intéressent pas, tu sais.
Tu n’es vraiment pas drôle !
C’est toi qui m’as choisie.
C’était pas pour que tu me laisses en plan pour sortir en ville ! Quitte à m’abandonner, tu pourrais au moins faire l’effort de ramener des nouvelles croustillantes !
Le ton plaintif du Compagnon ne fit qu’agrandir le sourire de la Grise pendant qu’elle suivait ses deux compagnes à travers les rues de la capitale.
Tu n’auras qu’à demander des informations à Jorel, s’il est disposé à parler de la vie sentimentale d’Enora.
L’arrivée sur la place de la Foire ramena Dyalwen à ce qui se passait autour d’elle. L’aménagement inhabituel du lieu, la tente des guérisseurs et, surtout, les voiles colorés et scintillants étaient bien plus intrigants que les grommellements de Tisia dans son esprit – Élue indigne ! Elle suivit le mouvement jusqu’au banc occupé par le ménestrel blessé mais eut à peine le temps de prononcer un « Bonjour » que Jehanne l’entraîna à l’écart pour laisser la place à Enora. La confiance et l’humour de la garde qui connaissait visiblement l’homme suffirent à convaincre la Grise de s’éloigner quelques instants. Pas qu’elle ait peur pour sa cousine – Stefan n’était visiblement pas en état de s’attaquer à qui que ce soit et encore moins à une Héraut entraînée – mais elle avait vu suffisamment de ses consœurs grises pleurer et soupirer après des peines de cœur pour ne pas prendre sa mission de soutien et de « solidarité féminine » à la légère.
La toile devint transparente alors qu’elles s’apprêtaient à quitter sa protection pour aller vers les stands de nourriture, ce qui la fit s’arrêter.
« Regarde, ça commence ! s’exclama-t-elle. Tu en as déjà vue, auparavant ? »