Soyara avait servi Dame Hilda pendant dix années. Si elle ne pouvait dire que cela avait toujours été un bonheur, sa relation avec la noble dame avait beaucoup évolué au fil du temps. Elle ne pourrait affirmer qu’elle avait été pour elle comme une mère ou une grand-mère ; il y avait toujours eu cette distance entre noble et servante. Pourtant, Dame Hilda était sans doute ce qui s’était le plus approché d’une figure parentale dans sa vie.
La dame n’avait pas seulement gagné sa loyauté en tenant parole et en veillant sur son fils, mais aussi par sa seule personne. Elle avait su s’attirer une fidélité indéfectible. Elle était de ces nobles qui le sont jusqu’au fond de l’âme, et l’ancienne prostituée nourrissait désormais pour son employeuse plus d’affection que pour quiconque au monde, hormis son fils.
Depuis quelques mois, Soyara sentait que quelque chose n’allait pas. Dame Hilda n’était pas en bonne santé. Cela se lisait dans son teint, dans sa fatigue. De nombreux signes, discrets mais persistants, éveillaient en elle une inquiétude grandissante. Pourtant, bien qu’elle fût tentée d’évoquer ses craintes avec la retenue qui sied à une domestique, la dame les avait toujours repoussées. Ce soir, quelque chose était indéniablement différent, mais Soyara ne pouvait ni questionner ni donner son avis. Elle se devait de respecter la volonté de sa maîtresse.
Elle ravala son soupir, dissimula son trouble. Ce n’était pas sa place. Elle se contenta d’obéir. Faire venir un médecin contre la volonté de Dame Hilda n’aurait servi à rien, et cela aurait trahi la loyauté qu’elle lui portait.
Elle tenta de se rassurer, de se convaincre qu’il ne s’agissait que d’une fatigue passagère, que tout irait mieux au matin. Dix années de loyaux services, dix années à gravir les échelons malgré la réprobation des autres domestiques… Elle aurait pu rester une simple femme de chambre, mais elle possédait une ambition certaine, et surtout une profonde affection pour celle qui, d’une certaine manière, l’avait sauvée. Elle avait voulu se montrer digne, la servir mieux que quiconque, parce que Dame Hilda le méritait.
Elle avait vu son fils grandir et s’épanouir. Il avait désormais dix ans, allait à l’école et s’y montrait brillant. Un jour, il aurait un véritable avenir — tout cela grâce à Dame Hilda.
Mais ce soir, son inquiétude n’était pas tournée vers son fils, qui dormait chez des amis — elle n’aurait jamais cru qu’il mènerait une vie si normale, presque mondaine. Non, ce soir, elle s’inquiétait pour cette femme qu’elle n’admettrait jamais aimer comme une mère.
Elle finit par s’endormir. Elle avait appris à dormir n’importe où, comme les soldats : le sommeil se prend quand il se présente — une leçon apprise dans la rue, où il est vital. À son réveil, pourtant, elle sut aussitôt que quelque chose n’allait pas. Il était trop tard, tout était trop silencieux ; l’air lui-même semblait chargé d’un mauvais présage.
La peur lui étreignit le cœur, et toutes ses inquiétudes affluèrent. Elle se leva précipitamment, sans même prendre le temps de s’habiller par-dessus sa chemise de nuit, et se précipita vers la chambre de Dame Hilda.