Est-ce qu'elle se sent mieux ? Sou n'en est pas vraiment sûre. Un peu vide, un peu encore en colère, un peu déçue, un peu chagrine. Un peu de tout. Ce qui, au final, ne fait pas tant de vide que ça. Mais au moins elle a réussi à retenir ses larmes, c'est le principal. Revenue à des émotions légèrement moins tempétueuses néanmoins, elle finit par tourner la tête vers Wylan. Ses cheveux dans les yeux lui cachent la vue, mais ce n'est pas très grave. Un sourire tristounet flotte même sur ses lèvres un instant. Des gens tenaient à elle. Elle l'avait compris depuis longtemps : ses amis, ses professeurs, les surveillants, certains gardes qu'elle voyait tous les jours, même des hérauts. Ils tenaient à elle parce qu'elle était elle. Pas parce qu'elle leur était utile ou profitable.
Cette fois, Sou laisse la main de Wylan la caresser sans moufter. Ses paroles semblent avoir eu l'effet escompté et la jeune fille se sent plus calme. Voire même, elle souffle légèrement et secoue la tête lorsqu'il se propose d'aller rosser Thibaut.
"Non, merci. Je suis plus subtile que ça, tu sais."
Mais l'image la fait quand même sourire. Et cela lui fait si chaud à l'âme que Wylan se propose de se conduire comme un père pour elle. Il avait toujours été cette figure prépondérante depuis son arrivée au palais. Son héros, son chef, mais quand avaient-ils glissé pour devenir ce presque-père et elle, sa presque-fille ? Le temps avait joué, avec l'aide de ce mélange d'alchimie qui permet d'unir des êtres de tant et tant de façons : tendresse, rire, enseignement...
Mais sans le savoir, les derniers mots du héraut ouvrent un gouffre de quasi-panique chez la bleue. Est-ce qu'il venait de suggérer qu'elle puisse vouloir quitter le palais, le collège, lui ? Malgré elle, elle blêmit légèrement. Elle pouvait envisager presque sereinement de risquer sa vie sur un toit ou de sauter au-dessus du vide. Elle avait été espionne à dix ans et était capable de mentir comme une arracheuse de dents à n'importe qui. Elle s'était intégrée à force de volonté. Mais partir ? Partir maintenant ? Elle ferme un instant les yeux et s'efforce de chasser son angoisse. Ce n'était qu'une question. Comme il l'avait dit plus tôt, c'était parce qu'il tenait à elle qu'il s'inquiétait de son bien-être ici. Pas parce qu'il pensait qu'elle n'y avait pas sa place. Rassurée par le tour de ses réflexions, la jeune fille réussit à calmer les battements de son cœur. Mais, durant quelques instants, le silence s'est fait pesant.
"Je ne suis pas gentille ni bienveillante. C'est juste une façade. Si je ne fais pas de mal à ceux qui me blessent, c'est parce que je ne veux pas que tu sois déçu. Ou qu'on me chasse d'ici. Ici, c'est ma maison. Je ne veux pas partir. J'ai... j'ai des plans pour rester. Je ferai assistante pour un prof ou un ambassadeur, ou gouvernante. Et si ça ne marche pas, eh bien, je ferai la plonge ou la lessive, quitte à m'en abîmer les mains. - Tout en parlant, Sou se déplace, se tourne vers Wylan et adopte une position assise, les fesses sur ses talons.
- Au début, c'est vrai, j'étais toute perdue, mais plus maintenant. J'ai des amis et je les aime vraiment. J'ai un presque-père et je l'aime vraiment. J'ai un lieu plein de bienveillance auquel me raccrocher quand ça ne va pas. Personne ne me fera partir si je ne le veux pas."
Sou pince les lèvres et évite le regard de Wylan avant de continuer.
"Dehors... Dehors, ce serait l'autre Sou. Et elle n'est pas du tout gentille. Elle... je me fais presque peur parfois. Une raclée, ce n'est rien à côté de ce que je peux imaginer, crois-moi. J'ai testé, tu sais. Ce ne sont pas des paroles en l'air quand je dis que je pourrais leur faire du mal. J'ai l'impression d'être aussi pourrie qu'Antoine ou aussi mesquine que maman.- Soupire de Sou - Alors, devoir supporter d'être malmenée par mon imbécile de cœur, je suppose que c'est ma punition pour ça."