Énora chevauchait Jorel depuis plusieurs semaines. Elle revenait de vacances sur les terres de ses parents. Elle avait demandé la permission de quitter Haven pour un temps ; elle en avait besoin.
La Reine était bien protégée. Ses autres gardes du corps avaient gagné en expérience. Elle était partie non pas tranquille, mais au moins rassurée de ne pas déserter son devoir.
Son cœur lui faisait mal.
Elle avait résisté à Raymon, à cet amour naissant qui refusait de la lâcher. Elle avait ressenti le refus d’Alemdar avec une immense tristesse, mais elle avait eu trop de respect pour lui pour le lui montrer. Il n’y avait pas d’amour entre eux, mais il représentait son espoir de fonder une famille, de combattre la solitude de son cœur alors qu’elle voyait presque tous ses amis en couple, la plupart très heureux.
C’était idiot de se sentir jalouse de tout cela. Elle était mariée à son devoir avant toute chose. Mais elle avait eu besoin de partir. De quitter Haven. Elle avait essayé de se noyer dans son devoir ; c'était toujours son premier réflexe, mais après un peu plus de deux ans sans succès, elle s'était rendue à la sagesse et avait demandé des vacances.
Elle n’était pas proche de sa famille, mais elle avait eu besoin d’eux. Besoin de se vider le cœur, de prendre quelques semaines loin du devoir et de tous ces gens si heureux.
Elle n’avait pas rendu visite à sa fratrie, tous mariés et parents heureux. Elle s’était contentée du château familial, presque vide, avec les serviteurs qui l’avaient élevée. C’était à eux qu’elle s’était confiée.
Et maintenant, elle rentrait.
Le cœur un peu plus léger, la détermination renouvelée. Son cœur n’était plus déchiré entre devoir et deuil. Elle ressentait encore quelque chose pour Raymon, mais elle avait trouvé la force de laisser le temps faire son œuvre. Et elle avait fait la paix avec la décision d’Alemdar.
Une musique incongrue la tira de ses pensées.
Elle en chercha la source, mais ne vit rien. Elle sentait pourtant la présence de quelqu’un qui frôlait ses boucliers. Elle en réduisit la force, non pas pour violer l’esprit de celui qui semblait se cacher, mais simplement pour tenter de le trouver.
Elle sentit alors sa douleur.
Cela lui donna aussitôt une direction, ainsi qu’un sentiment d’urgence.
Énora démonta de Jorel avec une rapidité et une efficacité nées de son époque chez les Flèches. En quelques instants, elle fut à son chevet.
"Messire, mon nom est Énora. Je suis Héraut. Me laisserez-vous appliquer les premiers soins à votre jambe ? Pouvez-vous me dire ce qui vous est arrivé ?"